Mr Strange entre art numérique symbolique et exploration de l’imaginaire contemporain
Mr Strange développe une pratique artistique hybride à la croisée de l’illustration narrative de l’art numérique et de la pensée symbolique. Son univers puise autant dans la culture visuelle vintage que dans les questionnements contemporains liés à la technologie au sacré et à l’humain. Cette interview propose une immersion dans une démarche libre évolutive et profondément introspective où la création devient un espace d’exploration mentale et émotionnelle.
Qui es-tu, quand tu n’es pas en train de créer ?
C'est une question que je me pose souvent. Que se passe-t-il et qui suis-je quand je fais une pause ? Eh bien, je continue à être moi-même. Je reste un observateur vigilant qui absorbe le monde et qui "recrache" des idées. Je suis dans un état de présence, sans performance, sans "output". Ces moments de repos créatifs, rares, ne sont pas une absence, mais plutôt une germination où j'apprends à exister au-delà de mes oeuvres car je ne suis pas uniquement défini par ce que je produis. Je reste un sol fertile... Les racines sont là, même si rien ne fleurit pour l'instant. Explorer ces pauses créatrices, c'est peut-être révéler des facettes de moi que la création masque habituellement.
Ta démarche : un cri, un murmure, un silence ?
Ma démarche artistique est les trois à la fois. Cela dépend du moment et de mon état. Quand je suis révolté, c'est un cri! Un cri parce qu'il y a urgence à être entendu. C'est tripal et cela aboutit toujours à transformer la douleur ou la rage en une création. Elle devient un murmure quand je recherche de la subtilité et de l'intimité. C'est le même ressenti que lorsque l'on souhaite partager un secret. Dans ce cas, on suggère plutôt qu'on n'impose. Je laisse de l'espace à l'interprétation de la personne à qui cela est destiné. Je nuance et je suis dans la retenue. J'essaye en fait de créer une connexion profonde sans forcer la porte. Enfin, ma démarche artistique peut devenir un silence...Attention, le silence n'est pas une absence ou une page blanche! C'est plutôt une façon d'omettre tout en invitant à la réflexion. Bref, je dirais que ma démarche artistique n'est pas figée : elle oscille entre ces états, comme une respiration. Un cri pour affirmer, un murmure pour séduire, un silence pour régénérer!
Une seule œuvre : laquelle dit tout de toi ? Pourquoi ?
Il s'agit de l'oeuvre "L'Exploratrice". Elle résume tout ce qui m'intéresse, tout ce que je souhaite transmettre ou partager. Cette œuvre, réalisée dans un style illustratif vintage évoque les couvertures de magazines pulp des années 1930-1950. J'ai fait coéxisté une exploratrice et un chimpanzé assis et à l'écoute dans une jungle dense et sauvage. L'exploratrice posant une main sur un crâne humain comme dans une parodie de la scène d'Hamlet avec Yorick. Ma démarche artistique fusionne des éléments d'aventure coloniale (sac à dos, couteau, chapeau, vêtements) et y mêle une réflexion surréaliste et humoristique sur l'évolution, la mortalité et les frontières entre l'homme et l'animal. J'ai essayé de créer un dialogue (muet bien sûr) chargé de symbolisme philosophique entre ces deux êtres. À travers cette composition travaillée, je questionne l'identité humaine, l'exploration comme quête existentielle et l'absurdité de notre condition. C'est doux, mystérieux et intriguant alors que cela pourrait être traîté comme un cri déchirant!
Pourquoi ce médium ? Qu’est-ce qu’il t’oblige à affronter ?
L'art numérique, qui utilise des outils informatiques et maintenant l'intelligence artificielle, présente de nombreux avantages par rapport à l'art traditionnel. Il permet une créativité illimitée tout en étant accessible et efficiente. Il offre des fonctionnalités comme l'annulation, les calques et les ajustements infinis et facilite l'expression d'idées. N'importe qui avec un appareil numérique peut créer de l'art, sans besoin d'atelier physique, rendant la pratique plus inclusive et adaptable à tous les niveaux de compétence. Ces avantages font de l'art numérique un médium en pleine expansion, particulièrement avec les avancées en IA et en réalité virtuelle.
Est-ce que ton œuvre te résiste ? Tu fais quoi quand ça coince ?
J'arrête tout et je reprend le lendemain. El là, comme par miracle, ça repart comme si le fait de s'éloigner.
Une obsession, une influence, un vertige en ce moment ?
Oui, effectivement, en ce moment, j'ai une obsession pour les nonnes et moines que je place dans des situations surréalistes. Je pense que cela est ma façon de réagir aux tensions sociétales contemporaines. En ce moment, la spiritualité se heurte au chaos moderne. Je pense notamment aux débats sur la laïcité et les scandales ecclésiastiques qui agitent l'actualité en cette fin d'année 2025. En plaçant les professionnels de l'Eglise dans des situations absurdes, je me libére peut-être d'un inconscient collectif réprimé. J'explore le sacré profané comme jadis Dali l'a fait avec sa propreapproche . C'est ma façon cathartique de questionner l'autorité divine dans un monde en pleine mutation numérique et spirituelle.
Ton atelier : laboratoire, refuge, chaos ?
Mon atelier est un refuge. Un espace privilégié où la création s'épanouit à l'abri des pressions extérieures. C'est mon cocon, ma "tour d'ivoire" où je me retire pour retrouver tous les jours ou presque mon inspiration. Mon atelier est un sanctuaire qui me permet une immersion totale dans le processus artistique. Il favorise ma paix intérieure, ma concentration et une reconnexion avec moi-même, loin du tumulte de la vie quotidienne. Enfin, je le vois comme un cosmos personnel où le temps se dilate pour permettre l'introspection et l'effusion créative.
As-tu déjà douté de ta légitimité ? Que fais-tu de ce doute ?
Oui, il m'est arrivé de douter de ma légitimité en tant qu'artiste. Ce "syndrome de l'imposteur" est un état psycholoqique qui me pousse quelquefois à minimiser ma réussite. On a la peur d'être "démasqué" comme incompétent, malgré des preuves objectives de talent ou de succès. Je ne suis déjà dit "Je ne suis pas un vrai artiste" ou "Mes créations ne valent rien", même après des expositions, des ventes ou des retours positifs. L'art est subjectif, et notre légitimité d'artiste vient avant tout de notre passion et de notre engagement. Il y a des phases de dépression et des moments jubilatoires. Il faut faire "avec".
Une œuvre que tu n’as jamais osé créer ?
Je peux tout créer. Aucune barrière, aucune limite. Aucune autocensure.
Que veux-tu laisser, au-delà de la matière ?
Au-delà de l'œuvre physique qui s'use avec le temps, tous les artistes aimeraient lèguer à la postérité un héritage immatériel plus durable et influent que la matière elle-même. J'espère transmettre des idées et des visions qui inspireront dans le futur d'autres créateurs. L'essence d'une œuvre résidant souvent dans l'émotion qu'elle provoque, j'espère que mes oeuvres auront une connexion intemporelle avec les futures générations. Mes oeuvres sont des graines qui germineront à travers le temps et qui pousseront peut-être à voir la réalité d'une autre façon. Finalement, j'espère que mon travail sera réinventé à travers les interprétations des époques futures!
L’art doit-il encore choquer pour exister ?
Non, l'Art n'a pas obligatoirement à choquer pour exister : il peut être contemplatif, émouvant ou innovant sans provocation. Mais le choc reste une "tactique" valable pour certains, permettant de défier les normes et de générer du débat, comme dans l'art contemporain. L'art existe parce qu'il reflète l'humain dans toute sa diversité – du soft au hard. Du serein au perturbant!
Une mauvaise interprétation de ton travail : tu la portes comment ?
Je ne réagierai pas défensivement. Une interprétation "mauvaise" n'est pas une attaque personnelle. Elle est plutôt une projection de la vision du monde de l'autre. Une fois créée, l'oeuvre appartient au spectateur. J'accepte que mon art échappe à mon contrôle absolu. Je transforme la "mauvaise" interprétation en un pont vers plus de profondeur, plutôt qu'en un mur.
Quelle est ta chanson ou musique préférée ? Et pourquoi ?
Ma musique préférée, on la trouvera sur l'album "Foxtrot" du groupe Genesis qui est sorti en 1972. Cet opus représente un sommet du rock progressif symphonique britannique. Il intégre des influences classiques et baroques dans des compositions dynamiques riches en textures. Des morceaux comme "Watcher of the Skies" (intro mémorable au Mellotron), "Get 'Em Out by Friday" (alternance agressive et fluide sur des thèmes sociaux) et surtout "Supper's Ready" (suite épique de 23 minutes inspirée de l'Apocalypse et de mythes) mettent en valeur la virtuosité instrumentale : claviers de Tony Banks, guitare de Steve Hackett, batterie de Phil Collins et basse de Mike Rutherford, sous la voix théâtrale et chrismatique de Peter Gabriel. L'ensemble excelle par ses mélodies accrocheuses, ses ambiances oniriques et chaotiques, faisant de cet album un chef-d'œuvre intemporel du rock progressif.
Quel est le film qui ta le plus marqué dans ta carrière d'artiste ? Dis nous en plus ?
il s'agit du film "La Forme de l'eau" (The Shape of Water), réalisé par Guillermo del Toro en 2017. C'est est une fable romantique et fantastique imprégnée de poésie, où une femme muette tombe amoureuse d'une créature "intraterrestre" amphibie captive dans un laboratoire secret pendant la Guerre froide. Del Toro excelle dans la mise en scène onirique, mêlant influences du cinéma classique (comme La Belle et la Bête) à des thèmes contemporains d'altérité, de marginalité et de critique sociale contre l'intolérance. Les performances des acteurs et la direction artistique somptueuse – avec une palette de verts aquatiques et une bande-son envoûtante – en font un hommage vibrant au pouvoir de l'amour qui transcende les barrières. Ce film a été récompensé par quatre Oscars dont celui du meilleur film.