Une semaine de records historiques chez Sotheby’s
La même semaine de novembre 2025, le marché de l’art a basculé dans une nouvelle dimension : un portrait de Gustav Klimt est devenu la deuxième œuvre la plus chère jamais vendue aux enchères, tandis qu’un autoportrait de Frida Kahlo, El sueño (La cama), a établi un nouveau record mondial pour une artiste femme. Deux ventes chez Sotheby’s, deux histoires très différentes, qui disent beaucoup des forces et des déséquilibres à l’œuvre dans le marché de l’art aujourd’hui.
En l’espace de 48 heures, le marché de l’art a vécu un moment rarissime :
- le 18 novembre 2025, un tableau de Gustav Klimt est devenu la deuxième œuvre la plus chère jamais vendue aux enchères ;
- le 20 novembre 2025, un autoportrait de Frida Kahlo a établi un nouveau record mondial pour une artiste femme.
Deux ventes, même maison (Sotheby’s New York), même semaine : un condensé des tensions et des évolutions du marché de l’art en 2025.
1. Une semaine de novembre qui entre dans l’histoire
Le mardi : Klimt à 236,4 M$
Le 18 novembre 2025, Sotheby’s adjugent le Portrait of Elisabeth Lederer de Gustav Klimt pour 236,4 millions de dollars après près de 20 minutes d’enchères téléphoniques.
Résultat :
- record du monde pour une œuvre d’art moderne vendue aux enchères ;
- record pour Klimt ;
- deuxième œuvre la plus chère de l’histoire des enchères, juste derrière le Salvator Mundi de Léonard de Vinci (450,3 M$, 2017).
Le jeudi : Frida Kahlo à 54,7–55 M$
Le 20 novembre 2025, toujours chez Sotheby’s, le tableau El sueño (La cama) (Le Rêve (Le lit)), autoportrait de Frida Kahlo peint en 1940, est vendu autour de 54,7–55 millions de dollars selon les sources, dans une vente du soir dédiée au surréalisme.
Ce résultat lui permet de :
- dépasser le précédent record féminin détenu par Georgia O’Keeffe (Jimson Weed/White Flower No.1, 44,4 M$ en 2014) ;
- dépasser son propre record, Diego y yo (34,9 M$ en 2021), et fixer un nouveau record pour l’art latino-américain.
En deux soirs, Sotheby’s rafle :
- le record moderne (Klimt) ;
- le record féminin (Kahlo).
2. Gustav Klimt, Portrait of Elisabeth Lederer : un record à 236,4 M$
Qui est Klimt, et qui est Elisabeth Lederer ?
Gustav Klimt (1862–1918) est une figure majeure de la Sécession viennoise et du symbolisme. Il est connu pour ses portraits féminins fastueux, ses fonds décoratifs et ses motifs inspirés de l’art byzantin et de l’Orient.
Le Portrait of Elisabeth Lederer (1914–1916) montre une jeune femme en robe blanche, fille des riches collectionneurs viennois August et Serena Lederer, parmi les plus importants mécènes de Klimt.
Une œuvre chargée d’histoire
Le tableau n’est pas seulement spectaculaire sur le plan esthétique ; son parcours historique est vertigineux :
- Commandé par les Lederer avant la Première Guerre mondiale ;
- Confisqué par les nazis après l’Anschluss de 1938, comme une grande partie de la collection familiale ;
- Sauvé de justesse d’un incendie qui a détruit d’autres Klimt à la fin de la guerre ;
- Restitué à la famille en 1948, puis vendu en 1983 ;
- Intégré à la prestigieuse collection de Leonard A. Lauder (héritier d’Estée Lauder), accroché pendant des décennies au-dessus de sa table à manger à New York.
Le 18 novembre 2025, à sa première apparition aux enchères, le portrait dépasse largement son estimation de 150 M$ pour atteindre 236,4 M$, nouveau record pour :
- Klimt,
- un tableau moderne,
- et pour une œuvre vendue chez Sotheby’s.
3. Frida Kahlo, El sueño (La cama) : un record pour une artiste femme et pour l’Amérique latine
Frida Kahlo, une icône mondiale
Frida Kahlo (1907–1954) est aujourd’hui bien plus qu’une peintre mexicaine : c’est une icône féministe et culturelle mondiale. Son œuvre mêle autobiographie, douleur physique, identité mexicaine, politique et symbolisme.
L’autoportrait El sueño (La cama), peint en 1940, la montre allongée dans un lit à baldaquin, couverte d’une couverture végétale, tandis qu’un squelette enveloppé de dynamite flotte au-dessus d’elle sur un nuage.
On y lit :
- la présence constante de la mort dans sa vie (accident de bus, opérations, douleurs chroniques) ;
- le lit comme théâtre de la souffrance et de l’imagination ;
- ce mélange de réalité, de rêve et de symbole que les critiques rattachent au surréalisme, même si Kahlo affirmait : « Je ne peins pas des rêves, je peins ma propre réalité »
Un autoportrait rare sur le marché
L’œuvre :
- est un huile sur toile de 74 × 98 cm ;
- avait été vendue seulement 51 000 $ en 1980 chez Sotheby’s ;
- avait ensuite disparu du regard du public depuis la fin des années 1990, avant une tournée de pré-vente (Londres, Abu Dhabi, Hong Kong, Paris, New York).
Le 20 novembre 2025, lors de la vente thématique “Exquisite Corpus: Surrealist Treasures from a Private Collection”, elle est adjugée 54,7 M$ environ, en quelques minutes d’enchères.
Conséquences :
- nouveau record pour une artiste femme (devant Georgia O’Keeffe, 44,4 M$) ;
- nouveau record pour une œuvre latino-américaine ;
4. Deux records, deux récits : restitution, genre, géographie
Ce qui est frappant, c’est que ces deux records racontent des histoires très différentes.
Klimt : mémoire de la Shoah et collection Lauder
Le Klimt est indissociable :
- de l’histoire de la spoliation nazie des collections juives ;
- de la restitution d’après-guerre ;
- du rôle de grandes fortunes américaines (comme Leonard Lauder) dans la conservation et la valorisation de ces œuvres.
Le prix de 236,4 M$ rémunère à la fois :
- la rareté de Klimt,
- la qualité picturale du portrait,
- mais aussi une charge mémorielle et historique très forte.
Kahlo : genre, identité et débat postcolonial
Le record de Kahlo, lui, s’inscrit dans :
- la reconnaissance (tardive) des artistes femmes sur le marché ;
- la montée en puissance de l’art latino-américain ;
- et un débat sur l’exportation d’œuvres considérées comme des trésors nationaux mexicains.
Plusieurs commentateurs rappellent que, malgré ce record, l’écart reste gigantesque avec les montants atteints par les hommes (450,3 M$ pour le Salvator Mundi, 236,4 M$ pour Klimt). Certains critiques, comme un éditorialiste d’Artnet News , vont même jusqu’à dire qu’il ne faut pas se réjouir trop vite : le record profite surtout au marché spéculatif, pas forcément à la cause des artistes femmes d’aujourd’hui.
5. Ce que ces deux ventes disent du marché de l’art en 2025
1) Une polarisation extrême
Avec 236,4 M$ d’un côté et ~55 M$ de l’autre, ces résultats renforcent l’idée d’un marché :
- extrêmement polarisé : une poignée d’œuvres “trophées” captent une grande partie de l’attention et des montants ;
- dominé par quelques grandes maisons de ventes et un nombre limité de bidders ultra-fortunés.
2) Les femmes progressent… mais le plafond est encore très haut
Même avec un record féminin à ~55 M$, on reste très loin des 236,4 M$ (Klimt) et des 450,3 M$ (Léonard). Le “plafond de verre” n’est pas brisé, mais relevé.
3) L’Amérique latine au centre de la carte
Avec Kahlo, l’art latino-américain se trouve désormais pleinement intégré au haut du panier mondial. Le record ne concerne plus seulement des artistes européens ou nord-américains, mais aussi une artiste mexicaine dont le récit biographique est intimement lié à son pays.
6. Que retenir si vous êtes artiste ou collectionneur ?
Même si ces montants semblent complètement hors-sol pour un artiste ou un collectionneur “normal”, il y a plusieurs leçons utiles :
Pour les artistes
- La cohérence d’un univers (symboles, thèmes récurrents, engagement) finit par devenir un capital symbolique très fort.
- La documentation de votre travail (dates, séries, provenance, expositions) n’est pas “un luxe de musée” : c’est ce qui, à long terme, permet d’ancrer votre œuvre dans une histoire lisible.
- Les questions de genre et d’origine ne sont pas neutres : le marché a longtemps sous-valorisé les femmes et les artistes hors des canons occidentaux. Les mouvements actuels peuvent ouvrir des portes – à condition de rester exigeant sur le fond (qualité, sincérité, rigueur).
Pour les collectionneurs
- Ces records montrent l’importance de la provenance (Lauder, Lederer, restitution) et du récit (Frida icône, œuvre rare, exposée dans les 90s puis disparue).
- Ils rappellent aussi que le très, très haut de gamme fonctionne presque comme un marché parallèle, avec ses propres règles – detached du marché “normal” des galeries, foires et ventes de milieu de gamme.
7. Pour situer ces records dans le paysage global
Si tu veux replacer ces deux ventes dans l’histoire plus large des enchères (de Léonard de Vinci à Picasso, Warhol, Modigliani, Giacometti…), tu peux lire notre article dédié :
Top 10 des œuvres les plus chères jamais vendues aux enchères
Tu verras où se situent désormais :
- le Klimt à 236,4 M$,
- et le Kahlo à ~55 M$,
par rapport aux autres “trophées” qui structurent l’imaginaire (et les prix) du marché de l’art mondial.