Semper & Adhuc : Colin de Tonnac, l'horloger qui sculpte l'infiniment petit
À la croisée du geste artisanal et de l'épure esthétique, l'horlogerie de Colin de Tonnac (Semper & Adhuc) se déploie comme un théâtre de l'infiniment petit. Au cœur de son atelier landais, loin du tumulte urbain, le maître créateur exhume des rouages oubliés pour composer des garde-temps à la poésie minimaliste. Entre lignes Bauhaus, sonorités mécaniques et éloge de la transmission, chaque pièce devient une micro-sculpture du temps, une œuvre où le désuet retrouve une grâce éternelle.
Qui es-tu, quand tu n’es pas en train de redonner vie à des calibres anciens ?
Je suis Colin, 38 ans, marié et père de deux enfants. J'apprécie beaucoup la pratique de la photographie et mes excuses de prises de vue favorites sont les longues balades et tous les moments partagés en famille ou entre ami.e.s.
Ton parcours t'a mené de Genève où tu as travaillé longtemps chez Patek Philippe, à cette magnifique région des Landes. As-tu déjà douté de ta légitimité en passant d'une grande maison horlogère spécialisée dans l'ultra luxe à l'entrepreneuriat micro-marque ?
Je n'ai jamais trop douté de ma légitimité dans le sens où je crois que ma proposition horlogère se veut assez humble. Je confectionne des montres deux aiguilles finalement sans trop de fioriture. La question se posera certainement différement quand j'irai flirter avec les complications et les métaux précieux mais en construisant l'atelier Semper & Adhuc et sa crédibilité petit à petit sans ambition démesurée je crois que j'arrive à m'immuniser contre ce genre de rumination.
Ta démarche : un cri contre l'obsolescence, un murmure de l'histoire, ou le silence d'un mécanisme parfaitement huilé ?
Les trois je crois ! La démarche de sublimer des mécanismes anciens pour leur redonner vie est en parfaite adéquation avec mes valeurs fondamentales. Essayer chaque jour de faire un peu mieux pour nous tous, un peu plus en conscience des défis d'aujourd'hui et de demain. Et au passage donner un supplément d'âme à des montres qui embarquent un petit morceau d'Histoire et leur propre histoire qui demeure mystèrieuse. Par contre je rebondis sur ta dernière phrase, le silence n'est jamais bon signe pour un mécanisme, même parfaitement huilé, au contraire tout le travail de réglage des montres se fait justement sur la prise de son de tous les microchocs générés par l'échappement ! Toute une mélodie !
Pourquoi avoir choisi spécifiquement les mécanismes "orphelins" plutôt que de restaurer des montres complètes ? Qu'est-ce que ce vestige délaissé t’oblige à affronter ?
Le sens de la démarche tient justement dans le fait que plus personne ne veut de ses mécanismes là. Semper & Adhuc c'est une forme de seconde vie, je leur porte énormément d'attention pour qu'ensuite les collectionneurs et collectionneuses du monde entier puisse porter un regard différent sur cette partie de notre patrimoine mécanique ! A contrario il serait vraiment dommage d'utiliser une montre complète pour simplement en utiliser le mouvement et jeter le reste, on retomberait alors dans la boucle de laquelle je tente de nous sortir.
Est-ce que la matière te résiste ? Tu fais quoi quand un calibre centenaire refuse de battre à nouveau ou qu'une pièce microscopique s'échappe ?
Souvent oui, cette dualité avec la matière et la mécanique fait tout le sel de notre métier. Parfois il faut la laisser tranquille quelques heures (et surtout se laisser soi-même tranquille quelques heures) avant de revenir à l'ouvrage. On voudrait avoir tout le temps les explications et les solutions mais ce serait sans doute un peu ennuyant. Ma pratique horlogère continue de me former tous les jours et j'aime ça !
Une seule montre : laquelle, parmi l'Instantanée, l'Immédiate ou l'Inopinée, dit tout de toi ? Pourquoi ?
l'Inopinée, formellement et discrétement, elle sort du cercle et du rang pour essayer de nous apporter une perspective différente sur le temps qui s'écoule. C'est un peu moi, sans bruit, je fais quelques pas de côté pour essayer de créer du beau là où on ne l'attend pas ou plus.
Tu es diplômé des Métiers d’Art (DMA) et tu définis tes mécanismes comme de « véritables petits spectacles mécaniques ». Te considères-tu comme un metteur en scène de l’infiniment petit ou comme un artiste qui sculpte le temps ?
La première proposition me convient assez bien, la mise en scène de l'infiniment petit c'est ce qui me passionne, l'échelle macroscopique ouvre nos yeux sur un univers sans limite mais qui tient dans le creux de la main, c'est fascinant ! Concernant la deuxième, je dirais que l'artisanat d'Art me permet de m'approcher de ce que peut représenter le statut d'artiste mais je me vois plutôt comme un créateur. On joue un peu sur les mots !
Ton design est imprégné du style Bauhaus, où l’élégance naît de la simplicité. Dans un monde de complexité technologique, est-ce que l’épure est pour toi la forme d’art la plus radicale ?
Je ne pense pas que l'épure soit la plus radicale des formes d'art, la radicalité est une notion en mouvement constant donc elle a pu l'être mais ne l'est plus à mon avis. Par contre elle permet de faire des choses vraiment très élégantes en horlogerie. Quand le regard, lors de la lecture de l'heure, a le temps de se poser sur un cadran épuré, sans être sursollicité, alors on peut apprécier l'artisanat et l'écoulement du temps différement.
Aujourd'hui, la montre mécanique est un « bijou » ou un objet de plaisir plus qu'un outil. À quel moment un objet utilitaire bascule-t-il, selon toi, dans l'œuvre d'art ?
Il bascule dans l'oeuvre d'art au moment où il perd de son utilité première. Les montres donnent toujours et encore l'heure mais, soyons honnêtes, qu'est-ce qui pourrait, aujourd'hui, justifier les milliers d'euros dépensés pour un instrument horaire équipé d'une technologie dépassée depuis 50 ans si ce n'est l'amour du beau, du fascinant, du geste artisanal, du différent ?
Ton atelier dans les Landes : laboratoire de précision, refuge contre la vitesse du monde, ou chaos créatif ?
Une fois de plus c'est un peu des trois, mon atelier est un royaume où regnent à la fois la créativité et la haute précision mais tout cela dans un écrin éloigné des vicissitudes de la vie urbaine, dans un calme presque absolu.
Quel est ton rapport physique à l'établi ? Entre la loupe qui fatigue l'œil et la patience absolue qu'exige le diagnostic, où se situe le plaisir ?
Mon plaisir à l'établi se situe quelque part dans la définition des moments de "flow", théorisé par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi. J'y suis concentré, je m'y oublie et oublie la notion du temps mais je contrôle assez bien ce que je fais, c'est une sensation très agréable et quand je passe trop de temps à gérer de l'administratif sur les écrans, l'appel de l'établi finit immanquablement par se faire ressentir. J'y suis chez moi. C'est un sentiment que je retrouve également depuis tout petit quand je fais des Legos, et il y a fort à parier que sa recherche m'ait directement mené à l'horlogerie.
Une obsession, une influence ou un vertige particulier en ce moment ?
Revivre une éclipse, cet été, m'a totalement remit la tête dans les étoiles ! Parfois, certainement du fait de mon métier, je ne regarde plus au loin, mon champs de vision se rétrécie et je crois que cela peut causer une forme d'enfermement. Poser son regard sur un ciel étoilé est la meilleure des manières de lutter contre cela mais j'ai eu besoin d'une éclipse pour m'en souvenir ! On ne peut que se sentir soi même infiniment petit et reconnaissant face à ce spectacle vertigineux.
Avec ton projet de fonte à la cire perdue pour créer des boîtiers en or, cherches-tu à te rapprocher encore plus du geste du sculpteur ?
En quelque sorte, en tout cas j'envisage la maitrise de cette pratique comme un réel élément de libération de la créativité. Il faut vraiment que je prenne le temps de me former. Cela permettrait de confectionner des boitiers vraiment originaux et uniques !
"Semper & Adhuc" signifie "Depuis toujours et jusqu'ici" : au-delà de l'objet, quelle trace veux-tu laisser dans l'histoire de l'horlogerie française ?
Si un jour le dictionnaire Tardy des Horlogers Français est réédité je serai très heureux d'y paraitre. Simple, juste un nom dans un ouvrage très niche :) Je suis déja infiniment reconnaissant d'être reconnu comme ayant fait partie de la première vague de la renaissance horlogère Française ! Le vrai marqueur sera toutes les montres Semper & Adhuc qui me survivront et donneront encore de la fascination et de l'heure juste pour les générations suivantes.
Une œuvre (ou une montre) que tu n’as jamais osé créer ?
work in constant progress... j'espère pouvoir toujours oser la création
Quelle est la chanson ou la musique qui accompagne le mieux le rythme de ton atelier ?
Erik Satie et Sofiane Pamart.
Quel est le film qui t'a le plus marqué ou qui illustre le mieux ton rapport au temps ?
Le cinéma de Wes Anderson m'a toujours particulièrement touché, je crois que j'y retrouve beaucoup de choses qui me plaisent, autant dans le fond que dans la forme. Sa façon de sublimer le désuet reflète assez bien mon rapport au temps en tant que matériau.